mercredi 18 octobre 2017

La Vie Sauvage, de Thomas Gunzig





C'est chronique a été réalisée dans le cadre de l'opération "masse critique" de Babelio.
Thomas Gunzig, qui se définit lui-même comme un pessimiste qui aime la vie, fait partie de ces touche-à-tout qu'on croise régulièrement dans le monde culturel belge.
Tout d'abord romancier (Mort d'un parfait bilingue, Manuel de survie à l'usage des incapables), il a également signé plusieurs pièces de théâtre (L’héroïsme aux temps de la grippe aviaire, Contes Héroïco-Urbains) et s'est imposé comme l'une des signatures de la Matinale de la Première avec sa chronique Café Serré. Il est aussi un collaborateur de Jaco van Dormael avec qui il a coécrit son dernier film, Le tout nouveau testament, ainsi que son spectacle Kiss & Cry.
Son humour volontiers caustique conjugué à un certain esprit poétique ait souvent mouche.

Kiss & Cry, la "nanodanse" corégraphiée Michèle-Anne De Mey

Dans ce roman, il imagine une fable cruelle et féroce. Son véhicule littéraire est Charles, un "enfant sauvage" qui découvre la civilisation. Charles est le seul survivant du crash d'un avion de ligne au dessus de l'Afrique. Il n'était alors qu'un bébé. Sa chance fut qu'un groupe de rebelles itinérants, pas vraiment engagé dans une cause ou une autre, si ce n'est celle de leur propre survie, fut témoin du crash. Ils étaient en train de récupérer tout ce qu'il y avait à récupérer lorsqu'ils découvrir ce bébé, miraculeusement indemne. Charles a donc grandi dans cette troupe nomade.
Il faudra un concours de circonstances qui inclut une google-car, 90.425 likes, 80.763 partages et un journaliste de troisième zone pour que Charles, devenu adolescent, soit identifié et rapatrié. Tout cela est expédié en quelques pages. la Vie Sauvage n'est pas une relecture belge des aventures de Tarzan. Charles est un révélateur qui permet à Gunzig de s'attaquer à son sujet de prédilection: une critique de l'absurdité de notre monde moderne.
Il imagine donc une ville de taille moyenne du Brabant, avec son bourgmestre, petit potentat de province confit de son importance (très) locale. Il lui adjoint une famille d'une désespérante normalité: une femme et 2 enfants. Son épouse, femme trophée strictement décorative, n'existe que dans son ombre mais se s'estime d'une importance démesurée par son seul statut de femme de... Quant à ses deux enfants, il s'y intéresse à peine. Aurore est une de ces adolescentes déjà broyée par un environnement familial étouffant et le poids de ne pas être à la hauteur des espérances de sa mère. Frédéric est un adolescent mal à l'aise, friand de vidéos immondes dénichées sur le dark web, branleur au sens littéral du terme et semble être un bon candidat pour un remake brabançon de Bowling for Columbine.
Enfin il y a l'école, toute en clichés.
Il y a les cools et les losers, la tyrannie des réseaux sociaux, les soirées semi-clandestines lorsque les parents sont absents...
Charles, tout auréolé de son histoire, est d'emblée adopté par les cools. Cette intégration découle toute autant de la bonne conscience, du parfum d'exotisme et de mystère que dégage Charles mais aussi du fait que Charles est mignon. Il se montre aussi étrangement mûr et cultivé. Il a en effet bénéficié de l'éducation stricte de son père adoptif, grand amateur de littérature, qu'il l'a initié à la poésie et à la philosophie.
Il ne faut pas chercher la vraisemblance à tout prix. Gunzig tisse une fable cynique et acide. Il introduit le ver dans le fruit et laisse transparaître la sauvagerie sous-jacente. Parce que la vie sauvage dont il est question dans le titre n'est pas nécessairement celle que l'on croit. Cela permet à Gunzig de composer quelques pages très drôle. Je pense par exemple à celles où Charles imagine la vie future et morne de Jessica, une de ses camarades de classe, où lorsqu'il dissèque la vie de sa tante, toute en superficialité. Il faut accepter au départ la facilité avec laquelle Charles s'intègre et sa maturité étonnante face à l'immaturité totale des autres personnages. Il faut accepter qu'il s'agit d'une satire acerbe et on peut dès lors se laisser porter. L'ironie mordante de Gunzig fait alors mouche. La sauvagerie feutrée des villas non-mitoyennes et des salles de classe apparaît clairement. Et ce pessimiste qui aime la vie qu'est Gunzig ose même une histoire d'amour et finit par exprimer ce qui ressemble à de l'optimisme et à une once d'espoir en ce qui concerne la jeunesse.

lundi 14 août 2017

In the Seventies, voyage dans la contre-culture


Les années 70 en tant qu'ère culturelle conservent une part de fantasme. Il est difficile de circonscrire  son impact culturel en une décennie de calendrier. Barry Miles, l’auteur de ce livre, considère, culturellement, une période qui irait de l’avènement des Beatles jusqu’à la fin du mouvement punk, soit de 1963 à 1977. Selon lui, beaucoup d’excès associés aux années 70 ont d’ailleurs eu lieu dans la seconde moitié des années 60.
Je n'ai pas connu cette période. Pourtant, je ne peux nier qu'elle me fascine tant elle représente en terme d'évolution culturelle et sociale.
J'ai toujours l'image d'une société propre et policée qui a prévalu jusqu’au coeur des années 60. Puis ce fut l’explosion que m’évoquent quelques noms qui claquent comme les symboles d’un monde neuf: Woodstock, les Rolling Stones, Lucy in the Sky with Diamonds, les hippies, la Factory de Warhol... Si Elvis Presley choquait par de son déhanché suggestif, moins de 20 ans plus tard, David Bowie s’exhibait en robe sur la pochette de The man who sold the world et Warhol promettait 15 minutes de célébrité aux plus désaxés de ses superstars. 
Walk on the wild side…


Puis, après la claque des punks virent les années 80, qui me paraissent plus aseptisées, presque artificielles. L’avènement du trader de Wall Street, de l’argent-roi… Gordon Gecko et Patrick Bateman comme modèle de réussite et un bûcher des vanités permanent.
Les seventies me font l’effet d’une parenthèse enchantée, une crise d’adolescence qui a déferlé sur le monde occidental avant de rentrer dans le rang.
Les seventies, ce furent dans le désordre le nouvel Hollywood, qui a ringardisé le cinéma de papa, une explosion musicale sans précédent, la libération des moeurs, l’émergence d’une scène contestaire de plus en plus active…
Ces aventures dans la contre-culture sont celles de Barry Miles, témoin privilégié de cette période.
Cet Anglais a traversé cette période, côtoyant certaines figures mythiques de la contre-culture. Cela lui donne une certaine crédibilité, d’autant qu’il semble avoir traversé cette période sans trop abuser de substances en tous genres, ce qui lui permet de pouvoir exercer un regard critique et actif sur cette période.
Barry Miles est un touche-à-tout. Il a fondé dans les années 60 la galerie/librairie Indica qui fut un haut lieu de la contre-culture à Londres. C’est d’ailleurs dans cette galerie que John Lennon rencontra Yoko Ono. Il fut aussi journaliste et correspondant de nombreuses publications culturelles des années 60 et 70, avant de rejoindre le NME comme journaliste indépendant.
Il fut aussi proche de quelques personnalités centrales comme Allen Ginsberg ou William S Burroughs. Ces survivants de la Beat generation figurent parmi les personnalités centrales de la contre-culture, à la fois modèles et membres actifs de ce mouvement protéiforme.

Résultat de recherche d'images pour "allen ginsberg farm"Au fil des chapitres qui couvrent les années 1970 à 1977, nous découvrons différents aspects de cette période. Nous pénétrons d’abord la ferme-communauté d’Allen Ginsberg, qui servait aussi de centre de désintox gratuit pour pas mal de gens. La drogue et l’alcool y étaient théoriquement interdits. L’isolement de la ferme obligeait les alcooliques à parcourir 13 km à pied pour atteindre le débit de boisson le plus proche… de quoi forcer à la sobriété.
Puis nous rejoignons communautés hippies et mystique de San Francisco, avec son florilège de doux-dingues, d’artistes d’avant-garde et de pseudo-gourous à l’égo démesuré. Puis un long détour au Chelsea Hotel, sorte de cours des miracles qui accueillait son lot d’artistes (dont une jeune poétesse, Patti Smith, et son compagnon, le photographe Robbert Mapplethorpe, alors qu’ils n’étaient encore que just kids) et de paumés anonymes avant que Miles ne rejoigne Londres, où il officie un temps comme secrétaire officieux de William S Burroughs.
Résultat de recherche d'images pour "chelsea hotel"Barry Miles livre un témoignage d’une brutale honnêteté. Il lui importe peu d’écorner l’image ce ces protagonistes. Il livre des anecdotes éclairantes. S’il est admiratif de leur talent, il ne leur voue pas un culte pour autant. Il n’est pas non plus aveuglé par le mirage d’une période fantasmée. Il en connaît les travers, les piques-assiettes, les ordures, les profiteurs... Il n’occulte pas la violence de cette période, ouvrant son livre sur un attentat du Weather Underground et parlant de la répression violente dans les campus universitaires, lorsque la police n’hésitait pas à tirer à balles réelles.


Ce livre m’a permis de m’éloigner d’une certaine imagerie d’Epinal, des gentils hippies (alors qu’Altamont avait déjà sonné le glas de l’utopie) et de voir un autre aspect que les images policées de la télévision, entre Abba, la fièvre disco et Maritie & Gilbert Carpentier.

De fringues, de musique et de mecs, odyssée punk et féministe







C'est purement par hasard que j'ai lu ce livre.
Je ne connaissais ni Viv Albertine, ni les Slits.
La période punk m'est complètement étrangère.
je suis trop jeune pour l'avoir connu et ma connaissance du mouvement punk est limitée aux punks à chien et aux épingles à nourrice.
Musicalement, je n'arrive pas à écouter les Sex Pistols plus de 10 minutes. Je préfère nettement les Clash.
Je connais les noms de Malcolm McLaren et Vivienne Westwood sans avoir une idée précise de qui ils étaient vraiment.
Je connais le destin de Sid Vicious dans les grandes lignes.
C'est à peu près tout.
Autant dire quelques clichés, proche de rien.
Cette autobiographie représentait une belle opportunité de mieux comprendre cette période.
Dès les premières lignes, Viv Albertine déclare que pour écrire son autobiographie, il faut soit être un connard, soit avoir besoin d'argent. En ce qui la concerne, elle confesse qu'il y a un peu des deux. Le ton est donné.Viv Albertine n'a pas sa langue dans la poche et est dotée d'un solide sens de la répartie.
Il ne servirait à rien de livrer un compte-rendu chronologique de ce livre. Je préfère tenter de vous donner simplement envie de voir par vous-même. Parce que, je dois l'avouer, il m'a vraiment séduit. Je craignais une compilation de souvenirs d'ancien combattant. Je me trompais. Ce livre est beaucoup plus et il mérite qu'on s'y arrête.
Viv Albertine a suivi le mouvement punk depuis le tout début. Dès son plus jeune âge, cette Londonienne issue d'un milieu modeste cherche sa place dans la société. Pas spécialement brillante à l'école, ses options semblent limitées.
Elle entre dans un collège d'art, comme ses premiers héros: les frères Davies qui ont connu la gloire avec leur groupe: les Kinks. Elle  peut approcher le monde en effervescence d'une certaine jeunesse en quête de liberté. Elle s'y lie avec Mick Jones, avec qui elle entretiendra une relation compliquée pendant plusieurs années.
A ses côtés, elle fera partie intégrante du phénomène punk. Elle suit la scène musicale underground qui est en pleine effervescence. Mick Jones finit lui-même par fonder un groupe pour lequel il s'associe avec un jeune chanteur nommé Joe Strummer. Les Clash sont nés.
Avec son ami Syd (qui ne s'appelle pas encore Sid Vicious) elle rejoint un groupe éphémère: the Flowers of Romance avant d'en être débarquée.
Elle faisait partie des habitués de la mythique boutique SEX de Vivienne Westwood.


Viv était là.
Mais elle ne voulait pas se contenter d'être la petite amie de...
Elle voulait exister.
Puis elle découvrit Patti Smith qui brisait l'image policée de la chanteuse ni hypersexualisée, ni potiche. Elle tenait la dragée haute aux hommes. Elle dégageait une sexualité décomplexée en affirmant sa féminité.
Les Sex Pistols lui firent ensuite comprendre qu'elle pouvait s'exprimer en musique, même si elle n'était qu'une guitariste moyenne.
Sa chance fut d'intégrer un groupe dont on commençait à parler: les Slits.
A l'époque, les filles dans la musique étaient majoritairement cantonnées aux seconds rôles. Elle ne pouvaient que chanter. Elle ne jouaient pas d'instrument,  à l'exception de Joan Baez ou Joni Mitchell (ou Karen Carpenter dans un autre genre).
Un groupe de fille qui ne soit pas un groupe vocal comme les Supremes était une anomalie.
Les Slits s'en foutaient.


Portées par l'énergie d'Ari Up, à peine 14 ans, Tessa Pollit à la basse et Palmolive à la batterie, il leur manquait justement une guitariste.
Ce sera Viv.
Le groupe fut remarqué par John Peel, grand découvreur de talents (ses Peel Sessions font autorité). Ce fut le début d'une aventure échevelée et intense, mais qui ne dura que quelques années.
Et après ?
Viv n'a pas 30 ans et sa carrière musicale semble terminée. Elle n'a ni l'envie, ni les moyens de vivre comme un ancien combattant punk. Elle veut une vie normale. Le punk ne fut qu'un moyen pour Viv, une étape dans le parcours d'une femme ordinaire qui veut être libre, créative et indépendante. N'est-ce pas le but de chacune ?
C'est alors que ce livre devient le plus touchant. Il se divise d'ailleurs en 2 parties distinctes. La "Face A" relate sa vie de son enfance jusqu'à la séparation des Slits (les lits connaîtront d'autres vies par la suite, sous l'impulsion d'Ari up, sans que Viv n'y participe). La "Face B" se concentre sur tout ce qui a suivi. Sur son parcours de femme.
Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, Viv n'est pas une folle furieuse, trash et rock'n roll. Ses années punk ne sont pas une succession de sexe, drogue et déviances en tous genres. Elle reste une femme normale, timide et plutôt sensée.
Le mouvement punk lui a permis d'atteindre une relative émancipation, mais elle n'a pas 30 ans quand cette période de sa vie s'achève. Elle a encore tout à vivre.


Il y a presque du Bridget Jones dans sa vie. Elle devient prof de fitness, reprend ses études de cinéma, travaille pour la BBC et d'autres chaînes de télévision. Elle doit faire face à des connards qui la regarde de haut. Mais elle tient bon.
Sentimentalement, ce n'est guère plus glorieux. Rencontrer des mecs est facile mais trouver LE mec est une autre histoire.
Et une fois LE mec trouvé, comment ne pas renoncer à être soi lorsqu'on devient également compagne, épouse et mère ? A chaque étape, Viv se sent s'échapper. Elle va devoir se réinventer.
Son autobiographie est finalement un beau livre féministe sans être pour autant un livre militant.
Viv est féministe parce qu'elle s'assume.
Parce qu'elle ne veut pas se satisfaire de ce que la société lui réserve.
Elle est confrontée à des épreuves que beaucoup de femmes traversent. Elle croise son lot de connards. Elle en bave. Elle en bave même parfois beaucoup, mais sans que son expérience en devienne exceptionnelle et édifiante. Elle partage le même destin que des millions de femmes. Simplement elle a décidé de faire quelque chose de cette expérience. De parler de ce qu'elle ressent. Elle met des mots sur une réalité que l'on ne soupçonne pas toujours.

Elle le fait avec beaucoup aplomb, une bonne dose d'humour, pudeur et sincérité en font une personnalité, ce qui la rend très attachante.
Son autobiographie offre un beau portrait de femme, qui traite frontalement de questions rarement  abordées sur l'émancipation de la femme en tant qu'individu dans la société, dans le couple et simplement face à elle-même.
Part contre, petit bémol sur la traduction. Les titres de chapitres renvoient régulièrement à des titres de chansons. Certaines ont été traduites, perdant l'allusion à la chanson. D'autres ont été adaptées avec une note explicative. Quelques unes ont été laissée en anglais. Il aurait peut-être fallu un peu plus de cohérence.

mardi 9 mai 2017

Tu sais ce qu'on raconte... une petite rumeur qui court






Une petite ville comme il en existe tant en province.
Ni grande, ni petite.
Tout le monde connaît tout le monde.
Tout le monde a un avis sur tout.
Et comme rien ne se passe, le moindre événement devient le centre de toutes les conversations.
L'événement en question: le fils Gabory serait revenu.
La rumeur enfle, de maison en maison.
le fils Gabory est revenu. 


Comment ose-t-il après ce qui s'est passé ?

Casenave et Rochier on construit leur histoire comme un long dialogue dont les protragonistes changent sans cesse. A chaque case, nous changeons de lieux et de gens, mais la rumeur continue son chemin, chaque phrase amenant un élément nouveau, indiscutable parce que tout le monde le sait bien, même si personne n'a rien vu et si les événements se contredisent entre euc.
La rumeur n'a pas besoin d'être vérifiée. Elle grossit, empoisonne certains esprits.
Jusqu'à ce que...


Je dois reconnaître ne pas aimer les petites villes, pour en avoir pratiquée une pendant plusieurs années. Il y a toujours quelqu'un qui tient quelque chose de source sûre. de préférence quelque chose d'inavouable de préférence. C'est plus grisant.
Dans cette bande dessinée, Casenave et Rochier suivent la rumeur. La véritable héroïne de cette histoire. Les colporteurs et les rares contradicteurs ne sont que des anonymes. Certains auront l'honneur de voir leur rôle s'étoffer, mais pour la majorité, ils ne sont que des visages anonymes, comme on en croise tous les jours. Des gueules quelconques croquées avec talent par Casenave. On fil des pages, le lecteur est pris à témoin, entrevoit ce que l'on reproche au fils Gabory. Il découvre surtout toute l'hypocrisie d'une petite ville qui a ostracisé plus ou moins consciemment un indivivu marqué par les circonstances, mais qui a ignoré le comportement d'autres, mieux installés dans la hiérarchie.
Ce livre est la chronique de la violence sociale, lorsqu'un groupe décide d'exclure un individu. Ce mécanisme est implacable, d'autant plus qu'il repose sur un effet de masse. Pour harceler efficacement, rien de mieux que la bonne conscience de quelques dizaines de personnes de bonne foi, et de petit esprit si possible.
Et la rumeur ne s'arrête pas.
Elle peut même en faire naître une nouvelle...

vendredi 3 février 2017

Conte Démoniaque d'Aristophane Boulon, chef d'oeuvre méconnu






Conte Démoniaque est un livre-monde hors-norme. Il fait partie de l’histoire du début de L’Association et, par extension, de ce “nouvel âge” de la bande dessinée qui, au cours des années 90, va profondément remanier le monde de la bande dessinée franco-belge entre, d’un côté, l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs populaires boostés par de jeunes éditeurs comme Delcourt et Soleil et, de l’autre l’apparition d’une scène alternative qui se structure autour de L’Association, Cornélius, Atrabile et quelques autres. Et pourtant, ce livre a été partiellement oublié. Jamais réédité à ma connaissance, il était encore disponible auprès de L’Association  il y encore quelques années, mais est désormais en rupture provisoire sans qu’une date de réédition ne soit mentionnée.
Il faut dire qu’au sein même du catalogue de L’Assocation, j’ai toujours trouvé que ce Conte Démoniaque n’était pas complètement à sa place. Comme si ce livre était trop grand, trop atypique pour pouvoir rentrer dans une quelconque Chapelle.
Son auteur n’a pas 30 ans lorsqu’il se lance dans cette entreprise monumentale. Il n’a encore guère publié à l’époque. Il a participé à de nombreuses revues comme Le Lézard, Lapin, Le Cheval sans tête… Il est loin d’avoir un quelconque statut. Pourtant, à partir de 1992, il débute cette entreprise vertigineuse. Dans une lettre envoyée à Thierry Groensteen en 1993 , on prend déjà la mesure du travail effectué. En 1994, il expose au CNBDI une cinquantaine de planches de ce travail en cours, appelé à devenir Conte Démoniaque.
En 1996 paraît enfin ce livre monstrueux: 300 pages vertigineuses qui relatent intrigues et trahisons aux plus profond des Enfers. Face la puissance de ces pages, il était évident qu’un auteur majeur venait d’exploser. Suivront le lumineux Les Soeurs Zabîme, qui fait écho à son enfance en Guadeloupe et Faune, histoire d’unimmoral. Aristophane se fit de plus en plus rare, se retira progressivement du monde  jusqu’à son décès soudain en 2004. On ne sait que peu de choses sur ses dernières années. Il semblerait qu’il n’ait jamais cessé de dessiner mais qu’il pris Conte Démoniaque en Faune en horreur jusqu’à en détruire les planches originales.
Ayant relu dernièrement Les Soeurs Zabîme, je repensai à Conte Démoniaque. Il est difficile de ne pas remarquer la tranche épaisse d’un rouge lie-de-vin intense dans ma bibliothèque. Mais je me souvenais d’une lecture ardue, ce qui me faisais hésiter. Je me suis alors mis à fouiner sur le net pour voir ce qui se disait sur ce livre. Étonnamment, on en parle très peu. Mais toujours en termes élogieux.
Fabrice Neaud y avait même consacré une analyse très complète dans la revue Critix. J’ai retrouvé une traduction en anglais de cet article qui témoigne de l’admiration de Neaud pour Conte Démoniaque, mais qui permet surtout de remettre dans son contexte cet ouvrage hors-norme.
Il rappelle que lors de sa publication, il n’existait quasi pas de bandes dessinées aussi imposantes dans le monde franco-belge. Même les romans graphiques de Casterman étaient beaucoup plus courts et bénéficiaient souvent d’une pré publication (ironiquement, quelques uns subiront par la suite un reformatage en série classique, comme le Grand Pouvoir du Chninkel, né d'une volonté des auteurs de Thorgal de s'éloigner du format 48CC, mais qui sera ensuite colorisé et réédité en 3 tomes -avant une intégrale, comme il se doit!- dans le format que les auteurs voulaient éviter au départ, ou Silence, l'une des oeuvres fondatrices du roman graphique franco-belge qui connaîtra également une colorisation et un saucissonnage en 2 tomes pour rentrer dans le moule du format "classique" de la bande dessinée franco-belge... le sens de l'histoire selon Casterman, jamais à court d'une mauvaise idée éditoriale). Neaud ne voit que Lapinot et les carottes de Patagonie comme autre exemple de ces gros romans graphiques, objets imposants et chers, complètement à l’opposé de la production habituelle. Le seul autre exemple qui me vient à l’esprit est L’autoroute du soleil de Baru, mais qui résulte d’une collaboration avec Kodansha et relève d’une forme hybride de bande dessinée franco-belge et de manga. Gloria Lopez, dont j'ai déjà parlé, date lui de 2000. Si on considère que Lapinot relève d’une expérience de quasi improvisation permanente, Conte démoniaque fait figure d’oeuvre complètement unique en son genre.


Fabrice Neaud prend d’ailleurs un malin plaisir à mentionner un passage de Comment faire de la bédé sans passer pour un pied nickelé de Cestac et Thévenet (publié en 1988). Aristophane fait quasi figure d’antithèse complète de l’auteur lambda mis en scène par Cestac et Thévenet. Conte Démoniaque est un projet mégalomane porté par un jeune auteur aux prétentions artistiques particulièrement élevées. Dans le marché classique de la bande dessinée, ce projet n’aurait jamais été pris au sérieux. Il fallait le soutien inconditionnel d’un éditeur pour faire exister ce livre. Ce sera L’Association. Ironiquement, pour illustrer un “mauvais projet”, Cestac et Thévenet avaient choisi un jeune auteur qui désirait adapter La Divine Comédie de Dante, ce qui Neaud ne peut qu’interpréter que comme une injonction à renoncer à toute prétention artistique pour se faire publier.
Dès lors, q’un jeune auteur, qui vient de publier un premier livre (Logorrhée), quelques récits et un livre pour enfant, se lance dans un projet aussi dantesque ressemble à tout ce qu’il ne faut pas faire pour réussir dans la bande dessinée. Heureusement qu’un éditeur qui était bien décidé à ne rien faire comme les autres a cru en ce projet et l’a porté pendant plusieurs années jusqu’à ce que le livre paraisse en 1996.
Il faut bien admettre que Conte Démoniaque ne peut pas laisser indifférent.
Sa lecture est exigeante.
Les meilleures choses se méritent. Le scénario est complexe, multipliant les personnages et les intrigues parallèles. Aristophane demande toute son attention au lecteur afin de relier les différents fils entre eux.
Une altercation entre deux démons enflamme les Enfers.
Jeux d’alliances, pactes, intrigues… tout se met en branle pour provoquer un chaos indescriptible.
Le graphisme d'Aristophane reste basé sur une grande maîtrise technique et des influences classiques. L'ombre de Baudoin plane sur les premières pages mais la suite lorgne plus vers les grands illustrateurs comme Doré. Aristophane signe des planches d'une grande rigueur et d'une précision implacable. Son dessin témoigne d'une solide base et sa mise en pages reste très classique. La puissance évocatrice de son dessin s'exprime d'autant mieux qu'elle repose sur des codes précis, loin d'une démesure à la Ledroit. Aristophane délaisse le spectaculaire. Il lui préfère une austérité sèche et insécurisante. Il ordonne le chaos des Enfers. Il compose des paysages désolés d'un noir et blanc très marqué. Il donne naissance à des démons aussi repoussants que séduisants.
Son enfer est claustrophobe. Des étendues infinies emprisonnées dans des spirales étouffantes, enfermées dans des cases, comme des enluminures.
Une tristesse infinie se dégage de ces pages. 
Son livre provoque une étrange sensation d’attraction et de répulsion. Aucun personnage n’attire la sympathie. Les motivations des personnages ne sont dictées que par des impulsions négatives et détestables. Tout le livre tend vers une conclusion que l’on devine terrible. Nous assistons à une forme de suicide collectif, proche du génocide, quoiqu’un génocide implique une “race” en détruisant une autre, alors que les démons transcendent les races et les peuples. Les Enfers sont déchirés par des pulsions auto-destructrices dont on se demande si elles peuvent conduire à une annihilation totale ou simplement entretenir une déliquescence éternelle et infinie.
Ce monde est malade et voué à la ruine.
Existe-t-il un point de non-retour au delà duquel ce monde s’effondrera sur lui-même ?
Et Dieu dans tout ça ?
Il n’apparaît qu’en creux. Quelques allusion qui indique clairement qu’il n’a de toute façon rien à faire là.
Les Enfers sont le domaine de Lucifer.



Un domaine étriqué et infini, où les damnés sont écrasés par l’exiguité des lieux où se meuvent sans peine des démons démesurés.
Et pourtant, sa rivalité avec Lucifer est au coeur du récit. Car si cette guerre qui déchire le domaine de Lucifer relève d’une problématique purement domestique, l’avenir des Enfers est clairement liée à une nouvelle confrontation entre l’ange déchu et son ancien maître. Une confrontation incertaine qui se déroule au loin, qui n’a pour conséquence que l’absence du maître de ces lieux ne peut intervenir pour mettre un terme à la guerre qui déchire les Enfers. Le chat est parti, les démons s’entredéchirent, vaguement conscient que si leur maître est défait, ce  maître inaccessible et craint, leur monde pourrait disparaître.
Mas qu’importe, l’heure est à la guerre. Une guerre absurde et sans réel motif, autre que la conjonction de 1000 rivalités et d’alliances de circonstances, aussi volatiles que dangereuses.
Vous l‘aurez compris. Par son ambition artistique et littéraire, ce Conte Démoniaque s’impose à mes yeux comme un chef d’oeuvre. Il n’exige pas, paradoxalement, d’une culture particulière pour en goûter l’histoire. Si Aristophane convoque des démons de toutes les cultures et toutes les époques, s’il s’inspire de poèmes et de peintres divers, son livre est objet qui se suffit à lui-même. Il n’exige qu’une certaine disponibilité du lecteur et une attention certaine pour ne pas se perdre dans les méandres d’un monde à la fois simple et compliqué. Cela suffit à en faire un livre imbitable pour les lecteurs paresseux et fermés.
Conte Démoniaque est un livre qui se mérite.



Il demande de l’investissement au lecteur.
Tout l’inverse de la stratégie du vite-lu en vigueur, qui mâche le travail du lecteur et lui donne l’impression d’être extrêmement intelligent lorsqu’on lui donne à voir les ficelles.
Conte Démoniaque est un livre rare. Il n’est pas étonnant qu’il ait vidé son auteur. La légende veut qu’Aristophane l’ait pris en détestation. Mais personne ne sait vraiment que fut la vie d’Aristophane après sa “retraite”.
Si vous vous en sentez capable, lisez ce livre.
Ce sera ardu, et vous serez confronté à un monde de désespoir.
Ce livre parle des Enfers et de ceux qui le font… et le défont.
A quoi vous attendiez-vous ?

lundi 23 janvier 2017

La Jungle: le livre qui a changé le monde, mais pas comme il le voulait





Un livre peut-il changer le monde?
Parmi ceux qui vous viennent à l’esprit, combien sont des œuvres de fiction ?
1984? Formidable récit visionnaire, mais qui n’offre finalement qu’une grille de lecture (d’autant plus terrifiante qu’elle continue de s’appliquer) à la société qui nous entoure.
Le meilleur des mondes ? J’aurai la même réserve.
Les seuls livres qui ont véritablement pesé sur la société humaine ne sont pas de livres de fictions ; Il s’agissait de textes sacrés ou de manifestes idéologiques ou politique.
Pourtant, chaque règle possède son exception. C’est ce que m’a rappelé cet article de Titiou Lecoq.
Il existe un roman qui a modifié de manière durable la société : La Jungle d’Upton Sinclair, publié en 1905.


Upton Sinclair reste un auteur méconnu en francophonie. On peut le considérer comme un héritier de Jack London et d’Emile Zola. De son oeuvre abondante, je ne connaît actuellement que 2 romans disponibles en français.:Outre La Jungle, il s’agit de Pétrole!, qui a en partie inspiré There will be Blood, le film de Paul Thomas Anderson et qui explique sans doute sa réédition. Cette grande fresque sur l’exploitation pétrolière est d’ailleurs un roman très prenant, qui frappe par la manière dont l’auteur n’hésite pas à tenir des discours très engagé politiquement, même s’il me semble qu’il prend la précaution de préciser explicitement qu’il n’est pas communiste (le roman paraît en 1927, l’anti-communisme et les attaques contre les syndicats sont déjà bien présentes).
C’est ensuite par hasard que je découvris La Jungle. En fait, je suis tombé sur une adaptation en bande dessinée réalisée par Peter Kuper. J’apprécie beaucoup cet auteur, à qui on doit quelques adaptations de Kafka, mais surtout Le système, une satire sociale double d’une poursuite échevelée qui évoque Lynd Ward, et Eye of the Beholder, une série de puzzle visuels basée sur le principe de la mini-épiphanie. Chaque histoire se compose d’une page qui expose une situation en 4 cases avant que la page suivante ne propose une vue d’ensemble qui apporte un contrepoint souvent impertinent ou provocateur.
Peter Kuper est un collaborateur régulier du New Yorker et proche du collectif WWIII Illustrated avec Eric Drooker.

  

Son adaptation de La jungle est un travail de commande pour la collection de classics illustrated. Si le choix du roman est audacieux, le cahier des charges a empêché Kuper de faire justice au roman de Upton Sinclair. Son travail se rapproche plus d’une résumé illustré que d’une véritable adaptation, malgré de réelles qualités. Son approche graphique et quelques composition audacieuses ne peuvent faire oublier le côté très scolaire de l’adaptation ainsi que le côté parfois prude de l’ensemble. Il y avait pourtant matière à une belle adaptation. Malgré tout, et sans doute est-ce le but plus ou moins assumé de ce genre de publication: attiser la curiosité du lecteur et le pousser vers la source (ce qui est le signe d’une bien piètre image de la bande dessinée, tout-à-fait capable de proposer de varies adaptations riches et puissantes, comme Ibicus par Rabaté ou la relecture de Cité de Verre par Mazzucchelli).



 

Upton Sinclair est un socialiste convaincu. Avec ce livre, il a voulu mettre en lumière le sort des ouvriers de l’industrie de la viande à Chicago. Il a enquêté plus de 6 mois dur le sujet, se faisait engager dans les boucheries industrielle (préfigurant le travail des journaliste gonzo, par exemple).
Son roman est terrifiant dans la description de ce qu’on peut voir comme la première phase de la mondialisation. Au début du XXème siècle, on allait chercher des étrangers, leur faisant miroiter la fortune facile aux USA, afin de les exploiter dans les usines. Ne parlant pas la langue et ignorants de leur droits, ils étaient exploités comme des esclaves. La seconde phase sera évidemment le délocalisation des usines dans les pays, au lieu de faire venir des travailleurs immigrés.



Jurgis, Ona et leurs proches quittent leur Lithuanie natale pour tenter leur chance aux USA, dans les boucheries industrielles de Chicago. Ils trouvent rapidement du travail et achètent une maison, pour ne pas avoir de payer de loyer. Tout semble bien se dérouler et le bonheur semble au rendez-vous.
La suite ne sera qu’une longue suite de tragédies. L’article de Titiou Lecoq en dresse la liste, mais je vous conseille plutôt e lire le livre qui en vaut vraiment la peine, selon moi. Sachez que, comme le dit Titiou Lecoq, à côté, Zola c’est du Marc Lévy.
Ce livre a changé la société américaine. Pourtant, et au grand désespoir de Upton Sinclair, il a complètement rate sa cible. Upton Sinclair voulait dénoncer l’exploitation inhumaine des ouvriers. Ce qui choqua le plus, ce fut la description des conditions d’hygiène complètement ignobles. Les patrons de ces usines hurlèrent à la diffamation. Face au scandale soulevé, le gouvernement américain organisa des inspections. Prévenu des visites, les patrons purent se préparer et présenter leurs entreprises sous leur meilleur jour.
Même ainsi, toutes les accusations de Sinclair sautèrent aux yeux des inspecteurs, ce qui en dit long sur la situation. Le scandale fut tel que le gouvernement déposa en 1906 deux lois fondamentales sur l’inspection des viandes et la “Pure Food and Drug Act”, qui donna à son tour naissance à la Food and Drug Administration (FDA), qui reste un des organes très puissants aux USA. Avec cette loi, c’est le gouvernement qui prend en charge la non-nocivité des produits de consommation. De tels organismes ne furent créés que bien plus tard en Europe. L'équivalent belge de la FDA, l'AFSCA, n'a été créé qu'en 2000 suite au scandale de la dioxine.




Au lieu de parler au cœur des lecteurs, Upton Sinclair parla à leur ventre. Le peuple demeura indifférent au sort des ouvriers, mais fut scandalisé par ce qui arrivait dans leur assiette. Les deux étaient pourtant liés.